Haïti. Première victoire de la rue contre le candidat de Washington

Publié le 25 janvier 2016 sur Révolution Permanente

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Pierre Reip

C’est en fanfare que des milliers d’Haïtiens ont fêté ce week-end la première victoire du mouvement contre les élections bidons, la corruption des élites et l’ingérence impérialiste : mais plus encore que de la joie, ces manifestations exprimaient une ferme volonté de poursuivre le mouvement. La prochaine étape : le départ de l’actuel président Martelly, valet des Etats-Unis.

Pierre Reip

« Les Etats-Unis, aux côtés de la communauté internationale en Haïti, pressent instamment le gouvernement d’Haïti, ses institutions, mais aussi les acteurs politiques, à rejeter la violence et à prendre toutes les mesures nécessaires pour ouvrir la voie à l’élection pacifique d’un nouveau président et pourvoir les sièges parlementaires restants comme mandaté par la constitution.

Comme par le passé, les États-Unis suivent avec grand intérêt la façon dont les élections se déroulent en Haïti et s’attendent à ce que les personnes organisant, finançant ou participant à l’intimidation et à la violence électorale en soient tenues pour responsables, conformément à la loi haïtienne. »

Extrait de la déclaration du Département d’Etat des Etats-Unis du 24 janvier 2016

Le ton tranchant de la déclaration du Département d’Etat américain de dimanche laisse transparaitre le malaise de Washington face au report sine die des élections en Haïti. Il n’y avait plus qu’un seul candidat en lice, Jovenel Moïse, le poulain de Martelly et d’Obama, mais cela importait peu « à la communauté internationale » présente en Haïti, – subtile périphrase désignant comme chacun sait, les puissances impérialistes.

Face à la montée de la contestation, le CEP (Conseil électoral provisoire) du détesté Opont a été contraint d’annuler les élections. Après les manifestations de lundi et mardi, celle de vendredi aura été décisive : la participation, plus forte encore qu’en début de semaine, de la jeunesse et des habitants des quartiers populaires, qui n’ont pas hésité à s’affronter à la Police Nationale d’Haïti (PNH), a fait basculer la situation. Officiellement, les élections ont été annulées pour des « raisons de sécurité ». Une vingtaine de bureaux de votes ont été saccagés, quelques pneus et véhicules ont brulé, mais plus que de la violence des manifestants c’est évidemment de leur répression qu’il faut parler. Les images des manifestations de joie du week-end suffisent à attester du caractère populaire de cette première victoire. Dans les photos circulant dans la presse, on pouvait même voir les banderoles des associations étudiantes et de la jeunesse des quartiers, comme le MOLEGHAF, et leurs slogans contre l’impérialisme, l’occupation militaire et l’ingérence.

La mobilisation a continué samedi, dimanche et lundi pour demander le départ du président Martelly, jusque devant les portes du Palais présidentiel, où les cortèges ont chaque fois été violemment dispersés. Le report des élections a précipité une crise politique déjà ouverte, qui contrarie au plus haut point les plans de Washington et de l’ONU. Des membres du Conseil électoral provisoire, censés représenter la « société civile » haïtienne l’ont déjà quitté. Visiblement contrarié, Jovenel Moïse, le candidat-désigné, a pris la parole samedi devant les journalistes, avec plus d’une heure et demie de retard sur l’horaire prévu. Dans un bref et creux discours d’une dizaine de minutes, il a déclaré vouloir poursuivre sa campagne électorale, bien qu’il soit le seul candidat encore en lice.

L’opposition, qui essaye de tirer son épingle du jeu et de se repositionner à la faveur de la contestation a constitué un « G8 », un groupe de huit ex-candidats autour de Jude Célestin, qui était censé affronter Jovenel Moïse dimanche. Mais ils sont aussi en quelque sorte dépassés par ce mouvement, qui exprime bien plus qu’un désir d’alternance politique. La volonté d’en finir avec l’occupation militaire de l’ONU et l’ingérence de la « communauté internationale » s’exprime partout. C’est ce caractère profondément anti-impérialiste, qui fait tout l’intérêt de ce mouvement haïtien, dans un contexte international des plus réactionnaires. La rue de Port-au-Prince obtenant une première victoire, plus que symbolique face à la première puissance au monde. Il faudra bien sûr être vigilant, la « communauté internationale », préparant déjà la prochaine « normalisation », à grand renfort de casques bleus et de discours humanitaire.

Qui mieux que l’écrivain Lyonel Trouillot pour exprimer cette conscience anti-impérialiste ? Son interview publiée vendredi dans Libérationest à ce titre exemplaire. Il ne manque pas de taper sur la France, qui… aux côtés des Etats-Unis et du Canada, agit en Haïti, comme en pays conquis.

« Plus le pays ira mal, plus ce pays aura besoin d’aides et d’ONG. Cette dépendance des institutions de l’Etat est renforcée par cette forte présence desONG. C’est la caresse de l’occupation.‘Nous sommes les gentils, nous disent-ils. Nous vous aidons. Nous vous amenons des livres. Vous aimez les livres ?’Haïti se radicalise vis-à-vis de la présence étrangère. La cible aujourd’hui, ça ne serait plus ce gouvernement de corrompus mais la présence étrangère. Haïti, c’est un patient sous tranquillisants depuis dix ans.

« Que dit la France ? »

Elle ne dit rien et fait porter sur l’UE la responsabilité de la situation. C’est assez malin de se défausser sur l’Europe. Envers la France, et pour des raisons historiques, notamment de la part des intellos haïtiens, il existe une relation amicale qui tient en vertu des humanités partagées. Or aujourd’hui, on sent qu’il n’y a plus cet élan de fraternité vis-à-vis même de la France. Le doute s’est installé. Du côté populaire, c’est très différent. Il y a évidemment un passé colonial, mais surtout dans l’héritage laissé par la langue. Or, la langue est celle de l’élite, de la bourgeoisie, des dominants. Quant au locuteur créolophone, qui ne connaît pas le français, il voit la langue comme un outil qui l’empêche de s’exprimer. L’image de la France paye le prix de ses crimes historiques et le prix des crimes économiques commis par l’élite haïtienne qui parle… le français ».

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