André Glucksmann. Trajectoire funeste d’un intellectuel médiatique

Publié le 10 novembre 2015 sur revolutionpermanente.fr

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Pierre Reip

Enfant juif sous l’occupation, élève de Normale sup, agrégé de philosophie en 1961 puis militant maoïste dans les années 1968, Glucksmann rompt avec le marxisme en 1975 pour suivre une trajectoire classique dans le paysage intellectuel français. Cela le conduira jusqu’au soutien sans faille aux guerres impérialistes, au nom de la liberté et de la lutte contre le totalitarisme. Que retenir de ce parcours, qui témoigne du tournant néoconservateur de l’intelligentsia hexagonale à partir de la fin des années 1970 ?

Il n’est pas aisé d’écrire sur André Glucksmann au lendemain de sa mort. Face à l’arrogance outrancière d’un BHL, l’homme semblait au moins avoir des convictions. La République des cuistres à l’unisson – de Sarko à Hollande en passant par Valls, NVB, BHL ou Cohn Bendit pour ne citer qu’eux – rend un hommage contrit à Glucksmann et à ses multiples engagements.

Comme tant d’intellectuels de sa génération, Glucksmann a un côté Dr Jekyll et Mister Hyde. Il naît en 1937 à Boulogne Billancourt, de parents juifs venus de la Palestine mandataire et membres de l’Internationale communiste. Son père meurt au début de la guerre tandis que sa mère s’engage dans la résistance. À treize ans, il adhère au PCF, qu’il quittera en 1956, après l’insurrection de Budapest. Il devient assistant du politologue de droite Raymond Aron. En 1968, il participe à la rédaction du journal Action, né le 7 mai et qui se fait le relais du mouvement du 22 mars, de l’Unef et des comités d’actions lycéens. Fraichement mao, il cofonde la revue « Révolution culturelle », et écrit régulièrement dans les Temps modernes, où il est du genre « plus stal que moi tu meurs ». Guy Hocquengem, militant du FHAR (Front homosexuel d’action révolutionnaire) qui l’a côtoyé à l’époque, l’épinglera avec truculence en 1986 dans sa « Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au col Rotary ».

En 1975, il publie La Cuisinière et le mangeur d’hommes, réflexions sur l’Etat, le marxisme et les camps de concentration, ouvrage dans lequel il établit un parallèle entre le nazisme et le communisme. La rupture avec le marxisme est consommée. Sous couvert d’une critique anarchisante de l’Etat, et sentant le vent tourner sous les années Giscard, il se convertit au libéralisme. Il se lie au mouvement des « Nouveaux philosophes », initié par BHL, avec qui il partage une admiration pour la figure de Soljenitsyne, et fait de la lutte contre le « totalitarisme » son cheval de bataille. Régulièrement invité par Bernard Pivot sur le plateau d’Apostrophe, il devient « un intellectuel médiatique » et un éditorialiste boulimique. Constant dans ses reniements, il poursuit une longue dérive qui le conduit à soutenir la politique de « dissuasion nucléaire » et la course aux armements. Il est un farouche détracteur des pacifistes et antimilitaristes, qu’il décrit comme des « godiches illuminés »et se fait l’apologiste patenté de toutes les interventions militaires impérialistes, persuadé que la « liberté » se conquiert à coup de bombes.

Il soutient l’intervention de l’OTAN au Kosovo en 1999 et après le 11 septembre 2001, il s’attaque à ce qu’il définit comme un nouveau totalitarisme, « l’islamisme ». Il soutient vaille que vaille la politique colonialiste d’Israël, les guerres d’Afghanistan, d’Irak, de Lybie, et militera jusqu’au bout pour une intervention militaire occidentale en Syrie. En 2007, il soutient Sarko avant de s’en éloigner parce qu’il juge l’omni-président pas assez « anti-Poutine ». Certes, il s’exprimera en 2013 contre la stigmatisation des Rroms, mais ces quelques mots comme ses engagements des débuts ne suffisent pas à atténuer le souvenir qu’il laissera, celui d’un personnage fondamentalement réactionnaire, qui s’est voulu maître es progressisme.

Hocquenghem voit en Glucksmann un « stalinien renversé » : qui n’a eu de cesse de louvoyer sans craindre les contradictions, tout en restant très dogmatique.

Dans son doucereux hommage, Raphaël Enthoven le décrit comme un « amoureux de la liberté », qui a « effectivement changé de camp, mais qui n’a jamais changé d’avis », ajoutant qu’il faisait preuve d’« une constance magnifique ». Le chroniqueur-philosophe d’Europe 1 semble oublier que c’est au nom de la « défense de la liberté » que l’impérialisme occidental n’a eu de cesse de justifier sa politique, des guerres coloniales aux interventions impérialistes des années 2000, en passant par la guerre froide. Cette constance n’est pas à louer.

Face aux oripeaux de la cohorte des soixante-huitard défroqués (« progressisme », défense de la « liberté » à l’occidentale, des « lumières », contre les « totalitarismes ») et aux flambeaux des nouveaux maurassiens (travail, famille, patrie) à la Zemmour, Marx est toujours fort à propos : « le domaine de la liberté commence là où s’arrête le travail déterminé par la nécessité ». Les renouveaux et les reflux intellectuels accompagnent les vagues et les ressacs des mouvements ouvriers et populaires. Le drapeau de la liberté peut encore changer de main.

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