Victoire d’Erdogan, le crime était presque parfait ?

Publié le 2 novembre 2015 sur revolutionpermanente.fr

Turkey Election

Déjouant toutes les prévisions des instituts de sondages, le parti islamo-conservateur du président Recep Tayyip Erdogan, l’AKP, au pouvoir depuis treize ans, a obtenu la majorité absolue au parlement après les élections du 1er novembre en trustant 49,5% des voix. Privé de gouvernement depuis le scrutin du 7 juin, Erdogan avait opté pour unestratégie de la tension contre le mouvement kurde et le mouvement ouvrier de Turquie. Le HDP, le Parti Démocratique des Peuples, sous les coups de la répression de l’Etat turc, est en recul et entre au parlement sur le fil du rasoir. Comment comprendre ce résultat inattendu, salué par les marchés, par Hollande et l’Union Européenne ?

Pierre Reip

Si le scrutin a été entaché par de multiples irrégularités, celles-ci ne suffisent pas à expliquer la victoire historique du parti présidentiel, qui a gagné plus de 4,6 millions de voix depuis le 7 juin et pourra dorénavant gouverner seul, fort de ses 317 députés sur 550. C’est plus du côté du bourrage de crâne que directement du bourrage d’urnes qu’il convient de se tourner pour chercher une explication.

Toutes chaînes de télévisions confondues, l’AKP a bénéficié de 238 heures d’antenne, contre 63 pour les trois autres partis entrés au parlement. Sur la chaîne de télévision publique TRT, on compte 30 heures pour l’AKP, et 18 minutes pour le HDP. La semaine dernière, les chaînes de télévision Kanaltürk et Bugün TV, proches du mouvement Gülen ont été prises d’assaut par la Police, tandis que le quotidien kémaliste Cumhuriyet avait été placé « sous protection policière ».

Mais au-delà de ces pressions sur les médias d’opposition, la donnée la plus significative du contexte électoral est le climat de peur orchestré par Erdogan depuis l’été et qui a culminé avec l’attentat d’Ankara du 10 octobre. Un constat s’impose : le pari du chantage à la guerre civile semble avoir été couronné de succès. Si le choc a été profond après le massacre d’Ankara, les journées de deuil et de révolte qui ont suivi n’ont pas suffi à changer la donne. L’appel à la grève générale de 48h des syndicats KESK, DISK, TTMOB, TTB n’a pas enclenché un processus de mobilisation du mouvement ouvrier et démocratique de Turquie, qui seul, aurait pu peser dans la balance.

Certes, l’entrée du HDP au parlement a privé l’AKP de la majorité qualifiée qui lui aurait permis de faire passer sans encombres ses réformes constitutionnelles bonapartistes visant à instaurer un régime présidentiel fort en Turquie. Mais, avec 10,6% des voix et en net recul depuis juin, la stratégie électoraliste du HDP s’est avérée perdante. Le HDP, porte-parole du mouvement kurde, avait tenté d’hégémoniser la gauche de Turquie avec un programme démocratique et la promesse qu’Erdogan pourrait être défait par les urnes. Un constat d’échec s’impose et des bilans doivent être tirés car les urnes ne peuvent en aucun cas remplacer la mobilisation ouvrière et populaire contre le régime.

À Istanbul où vivent plus de 2 millions de kurdes, comme dans l’est de la Turquie, une partie de l’électorat kurde plus conservateur s’est repliée sur l’AKP. À Diyarbakir, fief électoral du HDP et bastion du PKK, le Parti des Travailleurs du Kurdistan, l’AKP se hisse tout de même à 25%.

Autre grand perdant du scrutin, le parti ultranationaliste du MHP est passé de 16 à 11,9%, perdant 40 députés. Le vote sanctionne le silence radio de la direction du MHP depuis cet été. La politique ultra-répressive d’Erdogan et son discours nationaliste ont permis de siphonner une partie importante de l’électorat d’extrême droite.

Mais ces ralliements n’expliquent pas à eux seuls les 23 millions de votes pour l’AKP. Faut-il y voir une manifestation du « peuple profond », d’une population majoritairement conservatrice et attachée aux traditions comme certains le fonten France ? Ou faut-il penser que beaucoup d’électeurs ont donné leur voix à l’AKP dans l’espoir de voir la Turquie retrouver une certaine stabilité politique, après les mois chaotiques, orchestrés par le pouvoir, qui ont suivi le scrutin du 7 juin ? Erdogan sait bien jouer sur les deux tableaux : réprimer violement et se présenter comme gage de l’unité de la nation. Ses propos suite à la publication des résultats témoignent de son art consommé pour la démagogie :« notre peuple a clairement exprimé lors des élections du 1er novembre qu’il préférait le service et les projets à la polémique ». [Les électeurs] « ont fait preuve d’une forte volonté en faveur de l’unité et de l’intégrité » [de la Turquie.] ». L’ex vice-président Besir Atalay a quant à lui déclaré que les négociations pourraient à présent reprendre avec le mouvement kurde. La situation politique est encore ouverte, mais si le futur gouvernement décide de renouer avec le dialogue, que fera le HDP ? Et quelles seront les réactions de la gauche turque ?

Les « marchés » se sont en tout cas montrés très satisfaits du scrutin. Les valeurs boursières turques ont bondi de 5,6% lundi, et la livre turque qui avait beaucoup baissé, s’est appréciée de 3,5% face au dollar. Elle devrait se renchérir face à l’euro dans les prochains jours.

Le panorama serait très incomplet si nous ne soulignions pas les soutiens internationaux de poids dont a bénéficié Erdogan. La visite à Istanbul de Merkel, en porte-parole officieuse de l’Union Européenne, a considérablement renforcé l’AKP. En promettant de s’engager pour la suppression des visas Schengen pour les ressortissants turcs et en se disant favorable à une relance du processus d’adhésion de la Turquie à l’UE en échange d’un deal sordide sur le dos des réfugiés, Berlin s’est repositionné comme précieux allié de la politique répressive d’Ankara.

À l’annonce des résultats, la cheffe de la diplomatie européenne Federica Mogherini et le commissaire à l’élargissement Johannes Hahn ont déclaré dans un bref communiqué qu’ils allaient « travailler avec le futur gouvernement […] afin de continuer à améliorer [leur] coopération dans tous les domaines ».

Hollande n’est pas en reste. Après s’être montré favorable au projet de zone tampon à la frontière syro-turque, il a salué à sa manière ce succès électoral en appelant Erdogan au rassemblement et à l’unité. Il lui avait déjà fait part de tout « son soutien » après l’attentat d’Ankara.

Plus que le supposé conservatisme de la population turque, c’est avant tout le soutien des dirigeants impérialistes à la politique criminelle d’Erdogan qu’il convient, ici, de dénoncer. Sans l’appui de ses alliés européens, l’AKP n’aurait pas les mains aussi libres, dans un contexte économique plutôt maussade pour la Turquie avec une croissance faible, alors que les pays émergents connaissent des difficultés et que la situation au Moyen-Orient ne cesse de se dégrader. La politique de la terreur a payé dans les urnes, mais peut-on croire aux promesses de « stabilité » d’Erdogan ? Celle-ci peut être en trompe l’œil et de courte de durée. Il ne sera pas aisé de tirer un trait sur ce climat de guerre civile fomenté par le gouvernement tout au long des derniers mois.

Plus que jamais il convient de soutenir le mouvement ouvrier et démocratique de Turquie face à la répression et aux réformes que prépare déjà le futur gouvernement. Le pari des élections est toujours risqué et souvent sans issue. Pour faire tomber réellement Erdogan, il faudra aller encore plus loin que lors du mouvement Gezi de 2013, ce qui suppose de renouer avec les méthodes du mouvement ouvrier. La gauche turque fait face à de nombreux défis, il nous incombe d’être à la hauteur de la solidarité internationaliste qu’exige la situation.

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